[Jean Michel Crapanzano]   [entretien fictif]

 

Entretien fictif réalisé le 28 octobre 2003 entre Jean-Michel Crapanzano et Jean-Michel Crapanzano.

 

JMC : Il y a dans ta démarche un plaisir à brouiller les pistes, à faire en sorte qu'il ne puisse y avoir d'autre alternative que le changement ou le renouvellement constant d'une pensée, d'un état ou d'une situation. Cette attitude se dévoile à travers différents médiums et qui ferait de ton travail un lieu où convergerait plusieurs champs sémantique non cloisonnés. Est- tu d'accord avec ce point de vue ?

JMC : J'aborde l'art a la manière d'une expérimentation qui ne relèverais d'aucune vérité, d'aucun sentiment de "répondre à ", ou encore un art qui serait vecteur de "progrès", de  "critique"  quand bien même tout cela à la fois pourrait être perçu dans mes travaux. Je vois plus l'art comme un processus actif qui permettrait de relier et de juxtaposer différents éléments hétérogènes. 

 

JMC : Ton travail s'articule autour de deux notions, l'identité et la mobilité. Ces deux notions complémentaires se chevauchent et se juxtaposent, se jouent de leur contraire malgré leur antinomie première. Qui pourrait en effet se prévaloir d'identité mouvante, de surpasser " le fait pour une personne d'être tel individu et de pouvoir être légalement reconnue grâce aux éléments qui l'individualise ? " Quels seraient pour toi les pistes a explorer ?

JMC : Je m'intéresse au phénomène d'identification des "fans" ( de groupes, de chanteurs, de marques, etc..) et je tente de montrer la frontière fragile entre l'implication de chacun - le fan- dans l'identification a autrui - la star- et le recul ou non nécessaire à la construction de sa propre identité. Être fan nécessite ce moment d'oubli de soi pour y projeter dans la figure que l'on vénère ses propres fantasmes. La construction imaginaire et le monde fantasmatique que cela engendre, propre à chacun, est plus ou moins développé selon les individus. Ces questions rejoignent aussi, par extension les principes de mise en place des pouvoirs, qu'ils soient politiques ou économiques.  Quels seraient alors les mécanismes qui engendrent les systèmes de croyances ? Comment la société en tant que "corps psychique" modèle et influe sur les comportements sociaux individuel. La série photographique "attitudes de survie", par exemple, montre qu'il existe aussi des manières alternatives et parfois radicales pour certains de mettre en place des choix de vie affirmés et assumés ( voir la série sur les mobile - home, qui sert de base de travail pour "utopia lab experiment d'ailleurs),des attitudes et une "croyance" en une certaine forme de vie basé sur la mobilité et le refus du statisme. C'est valable lorsque je rencontre des personnes qui assument ce fait, mais aussi dans cette série sur les adolescents, où la fragilité de cette période de la vie met à nu les contradictions interne lié à toute cette émotivité non maîtrisée  mais aussi aux transformation du corps. Là aussi, comment cette identité se forme au contact du corps social ? Qu'est ce que la notion d'identité - que j'aborde par la série photo "surviving attitude" mais aussi avec les performances - et quels seraient alors les possibilités de transformations de ces normes d'identifications, et tenter de parvenir à d'autres relation à la notion d'identité, basé sur l'interchangeabilité et le travestisme comme alternative à l'uniformité .

 

JMC: Autrement dit, est ce que les systèmes de croyances participent à la construction de l'identité ?  quelles seraient alors les relations qui se tissent entre ces deux notions ?

JMC : ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment les pouvoirs, difficilement identifiables - marché économique, pouvoir politique, mais aussi les conventions sociales, qui sont une forme de pouvoir d'une partie de la population sur une autre - comment ces pouvoirs nous instrumentalisent , définissent et conforment l'ensemble de nos affects et de nos comportements.

Il n'y a pas, à mon sens, de solution d'émancipation définitive mais plutôt  des attitudes a redéfinir.

 

 

 

JMC : La mouvance, la mutation, la transformation, la transmutation sont des thèmes régulièrement abordé dans ton travail. Il suffit de voir les "kits de survie"©, sculptures-mobiles constituées de mallettes aisément transportables, des kits-mallettes de transformation composées de plusieurs objets manufacturés qui permettent . Peux - tu nous en dire plus ?

JMC :  Les kits permettent de changer d'identité et de personnalité et devenir ce que j'appelle des "Éléments Mobile Humains". Ils brouillent ainsi les "normes d'identifications" qui régissent la plupart des milieu socioprofessionnels en donnant la possibilité de développer des stratégies d'infiltrations et de passer d'un milieu à un autre. Les mallettes, légères et peu encombrantes, sont faciles à transporter,  on peut les emmener partout et devenir en quelques minutes une autre personne. Les "surviving kit"  offrent la possibilité d'échapper à toute tentative de reconnaissance, et donc de toute interprétation hâtive et définitive. Ce serait alors le changement comme alternative aux stéréotypes, avoir la possibilité de devenir et d'être un autre en brouillant les processus de reconnaissance et d'identification. 

 

JMC : Les kits  reposent et questionnent aussi  l'effet placebo. Nous connaissons ces médicaments dénué de substance active mais qui pourtant fonctionnent et guérissent dans certains cas à la condition que le patient y croit. On pourrait parler presque de sculpture virtuelle ces kits de survie, où le "modelage" des identités serait inscrit dans un processus sans cesse renouvelable. Les combinatoires deviennent possibles, le matériau n'étant dans ce cas pas "physique" au sens d'une sculpture traditionnelle mais plutôt de l'ordre d'une " psyché" malléable, d'une stratégie de l'espion et du caméléon, où la parfaite maîtrise des apparences et la volonté expresse de jouer avec elles en devient invisible.

JMC : Ces sculptures - objet, parfaitement fonctionnelles, ne sont en aucun cas des solutions, elles offrent des possibilités de décloisonnement. J'essaie de mettre en place un dispositif qui aurait pour objet le réel, une manière de "sur- jouer" le réel, avec tout ce que cela suppose de conscience du jeu d'acteur, jouer le " rôle de ", de mise en scène de soi. C'est contradictoire si on s'en tient a ce que tu dis, tu parles d'une stratégie de l'espion et du caméléon qui reposerait alors sur une quasi absence de jeu, sur une invisibilité formelle qui rendrais alors possible l'interaction avec un milieu X, mais c'est justement ce qui m'intéresse : la feinte, la frontière entre le fait de passer inaperçu mais ce qui nécessite pourtant la volonté de "croire en" ( les objet-pillules du kit par exemple, censé donner par effet placebo du tonus, de la puissance sexuelle etc…) et de "jouer" son personnage. J'aime bien l'idée d'être un espion, d'être là ou on ne m'attends pas et finalement de pouvoir moi aussi intervenir ou perturber une situation en y réduisant à l'extrême mon action.

 

JMC : Ces stratégies d'infiltrations sont aussi développées a travers des performances, filmées ou photographiées. Ainsi, la performance " Live Intrusion : kit de survie contre  les Super - Heros, Los Angeles, Hollywood Boulevard " est - elle un bon exemple. Un personnage casqué et armuré s'avance dans cette rue mythique de Los Angeles. Il se confronte directement aux clones de "Superman, Captain America, Rambo-Stallone ou Charlie Chaplin", tour à tour héros de bandes dessinées et de film. Quels seraient pour toi les processus de mise  en place de ces dispositifs actifs comme tu les appelles , et surtout comment y amener alors un propos qui ne serait ni de l'ordre de la parodie grossière, ni de la caricature ?

JMC : Ces performances, auquel je préfère le mot d'intrusion, nécessitent très peu de préparation. Ces clones de stars, copie conforme et réelle de héros pourtant virtuels, ne sont finalement dans la culture populaire que des images en deux dimensions dans l'espace filmique et graphique. Ils se confrontent avec ce personnage introduit qui a l'allure d'un Super - Héros mais qui n'en est pas un. Il est non - identifiable, en ce sens qu'il ne renvoi à aucun personnage connu, tout juste donne-t-il la sensation d'une possibilité. La confrontation entre ces deux états de réalité, d'un coté des stars  mythiques matérialisé par ces acteurs de rue  et de l'autre ce héros en chair et en os mais qui n'existe pas dans l'inconscient collectif, perturbe la relation identifiant - identifié, la norme et la référence étant par là dissoute par ces rencontres inattendues. Même si je montre les apparats du super - héros dans une sorte de parodie, il ne peut s'agir de performance au sens d'une action donnée qui viserait à un résultat. La mise en scène sommaire, la non - participation durant l'action - il suffit de regarder ses poses,  neutres , les bras ballants, avec la volonté de ne répondre à aucune sollicitation factice et jouées pour le public par ces vrai - faux Super - Héros, tout concours à ce que cette apparition soit envisagée non pas comme une opposition, une "critique" face aux mécanismes d'identification au monde au star - system,  mais plutôt qui soit vécu comme un événement parallèle, une sorte de seconde fiction qui n'en serait pas moins réelle. Et puis je ne crois pas que ce phénomène est typiquement américain, le discours banalisé de la mondialisation refuse désormais toute condamnation rapide et simpliste. Je crois aussi que finalement, c'est le statut même des images qui est important dans ce phénomène, et notre culture occidentale sait combien ce statut est ancré dans une réalité historique et sociologique. Une image devient intéressante au moment où elle dévoile son processus d'apparition et de relation au réel. La frontière est fragile, et c'est facile effectivement d'utiliser la caricature ou la critique sociale en pointant du doigt une ou des situations et en adoptant ensuite une position "morale", ce que je refuse, même si pour cela je dois par moment utiliser ce moyen de la parodie ou de la caricature. Ma position n'est pas de faire en sorte que le monde aille mieux, mais je tente de mettre en place des univers parallèles qui trouveraient des échos et des point de rencontre dans notre réalité .

 

JMC : La performance de Rotterdam à la galerie Morgen, avec la star "Cosmoman" que l'on peut commander sur le site internet http://crapanzano.free.fr, mettait en place déjà ce processus de brouillage. Ce va-et-vient est constant, entre des éléments fictifs faisant référence aux mythes du cinéma ou de la culture dite "trash" et leur impossibilité d'y trouver un ancrage conceptuel précis, une référence directement plagiée qui aurait pu servir de base immédiatement reconnaissable .

JMC : Il s'agissait, pour cette performance, d'une campagne de presse visant à annoncer la venue de la star virtuelle "Cosmoman". Un concours de bodybuilding fut organisé et le public invité concourait pour l'homme le plus fort de Rotterdam. Là encore, le processus d'identification et la mise en abîme des relations star - media - spectateur se trouvait brouillé par l'impossibilité de nouer une relation avec la star : le casque empêchait toute discussion, l'intervention sommaire du personnage dû à sa matérialité physique encombrante, les contradictions entre l'armure protectrice et les possibilités de dialogue et de rencontre,  mais encore la mise en abîme de cette inaccessibilité de l'image sublimée, fantasmatique, irréelle presque par sa virtualité, tout concourait a empêcher l'instauration du dialogue. L'idée était d'amener le spectateur - participant à s'interroger sur les mécanismes de vedettariat, sur les images fantasmées et virtuelles fabriquées par les mass media et sur le degré d'implication de chacun dans le phénomène d'identification au star-system. Les spectateurs devaient remplir un questionnaire leur demandant de définir les qualités de Cosmoman ( est-il fort ou non, stupide ou intelligent, rusé etc…).  Cosmoman, entité de départ vide et pure virtualité, a donc été "crée" ce jour là par la mise en relation avec le spectateur, qui lui a assigné une psychologie et définit l'ensemble de son caractère. Mon travail se lit aussi par dé - contextualisation, ou pour parler plus généralement , de dispositif d'assemblages qui permettrait de tisser des relations entre des unités distinctes .

 

JMC :  Tu travaille sur un projet de longue haleine me semble-t-il, "utopia lab experiment". Il serait question de plate-forme mobile, d'espace de vie,  ?

JMC : Les simulations par ordinateur " utopia lab experiment" se révèlent le lieu de tout les possibles. Par le biais de performances, organisations événementielles, installations urbaines, il s'agit d'interroger le vaste champ de la création contemporaine et d'y proposer des projets trans-sectoriels, au delà de tout attachement à une pratique en particulier. Ces structures mobiles se veulent des mondes en devenir, appelé à croître et à se mouvoir au gré des invitations. Ils sont des propositions où pourrait s'élaborer de nouvelles formes de vie en société, basée sur l'hétérogénéité .Tout élément s'y rattachant est conçu sur le mode de la mutation, de la transformation constante qui en ferait un échappatoire a l'uniformité. Le projet sera de créer des Laboratoires de Transformations Mobiles ( LTM), unité modulable et camionnette - salon de transformations ( maquillage, coiffeurs , costumes ) qui permettra a chacun de pouvoir changer d'apparences.  

 

 

Jean Michel Crapanzano
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